| Débat. Aux origines de la polémique Zafzaf |
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| Vendredi, 30 Octobre 2009 22:25 | |
Des voix s’élèvent pour demander le retrait des programmes scolaires de Tentative de vie, roman de Mohamed Zafzaf jugé immoral. Derrière cette cabale, se profile un réel clivage sur les questions de l’école, de la création libre et du modèle de société.
Une polémique, en cette rentrée, a relancé le débat de société jamais clos entre conservateurs et modernistes, entre islamistes et laïcs. Fin septembre, le quotidien Attajdid, organe officieux des islamistes du PJD, tire la première salve : “Rejet de la programmation d’un “roman” (ndlr :les guillemets sont d’origine) immoral aux élèves de 9ème année”. Le journal reproche aux autorités le choix de Tentative de vie de Mohamed Zafzaf (Centre culturel arabe, Rééd. 2008) comme ouvrage obligatoire pour les élèves de dernière année du collège. Ce débat renseigne sur les clivages qui traversent la société, la tension qui entoure l’expression artistique et, surtout, sur l’absence d’espace de débat intellectuel digne de ce nom. Le roman est donc jugé indigne d’être enseigné, contraire aux bonnes mœurs. En un mot, infamant. De quoi parle-t-on?Chienne de vie Hamid est un enfant des quartiers pauvres de Kénitra. Au lieu d’aller à l’école, comme devrait le faire un enfant de son âge, il déambule dans les rues de la ville. Rejeté du port par des gardiens avides, racketté par des douaniers sans scrupule, il a quand même accepté un job de vendeur de journaux. Le travail est éreintant et mal payé, mais les maigres sous qu’il amasse lui donnent un statut au sein de la petite famille. Son père, un paresseux écrasé par une épouse à la fois acariâtre et défaite, voit d’un bon œil ce fils prodigue qui lui fait grâce de quelques dirhams. Reconnaissante, sa mère lui donne “quelques olives pour accompagner son dîner: du pain et du thé”. De peur qu’il lui file entre les doigts, elle pense déjà à le marier. Fuyant ces frustrations, la promiscuité de la petite baraque qui lui tient lieu de toit, Hamid fera son initiation dehors, dans les rues. Nous suivons le héros du roman dans sa quête de la pitance quotidienne dans les bars, pleins à craquer de soldats américains et de prostituées, marocaines, originaires des patelins du Gharb : Sidi Yahya, Souk Al Arba. Le jeune vendeur de journaux apprivoise, rapidement, le monde interlope de la nuit. Il grandit en se faisant une place dans un monde de brutes et de petites misères. Une nuit, Hamid rencontrera l’amour avec Ghannou, une fille de joie qu’il sauve des bras de clients trop insistants. Il la raccompagne dans la chambre qu’elle loue. Un peu de douceur. Rien d’obscène. Le récit s’achève en un crescendo dramatique. La nuit de ses noces, avec une fille du voisinage, tourne au vinaigre : la mariée n’était pas vierge. Au milieu de la bataille générale, Hamid s’enfuit chez Ghannou. “Il pédale frénétiquement pour aller plus vite. Il va boire, boire et dormir d’un sommeil profond dans cette chambre, comme un homme viril”. Rideau. (Par qui) le scandale arrive Ce roman, paru une première fois en 1985, a été retenu par le ministère de l’éducation nationale comme ouvrage au programme de la dernière année du collège. Une décision prise à partir de 2006, du temps où le socialiste Habib El Malki tenait les rênes du ministère de Bab Rouah. Pourquoi alors a-t-on choisi de braquer les projecteurs sur le livre de Zafzaf, trois ans plus tard ? “Des parents d’élèves nous ont écrit, explique Mustapha El Khalfi, patron d’Attajdid. Un père nous expliquait que ce livre heurtait ses convictions, c’est là que nous nous sommes intéressés à Tentative de vie et à son choix par le ministère”. Juste à temps pour la rentrée des classes, et après la fin du mois de ramadan, le timing est parfait pour chercher des poux à Ahmed Akhchichine, l’actuel ministre (PAM) de l’éducation nationale. El Khalfi précise : “Nous ne demandons pas l’interdiction du livre de Mohamed Zafzaf. Notre problème est le choix de cet ouvrage comme ouvrage obligatoire pour la classe de 9ème année. Le livre peut être enseigné à l’université.” Choisissant des passages sortis de leur contexte, les contempteurs de l’ouvrage posent la question qui fâche : “Que feriez-vous si votre fille vous demandait de lui expliquer ce texte ?” L’image du gentil papa suant à grosses gouttes face aux questions (forcément) gênantes de son adolescente de fille circonscrivent le débat dans un terrain où les conservateurs savent marquer des points. “Le texte de Zafzaf attaque plusieurs valeurs, celles relatives aux droits des femmes, celles de l’islam et celles de la nation”, martèle ce critique de l’ouvrage. A l’école des valeurs Passons sur l’accusation ridicule d’atteinte à la dignité des femmes, l’essentiel est ailleurs. L’argument fétiche des contempteurs du livre de Zafzaf est simple, Tentative de vie enseigne de mauvaises valeurs à des adolescents incapables d’exercer un jugement critique. Ces détracteurs mettent même en doute les compétences des enseignants : “Nous savons quel est le niveau des enseignants des collèges. On ne peut pas parier sur leur rôle d’intermédiaire”. Devant les dangers présumés du livre et l’incurie de l’école, il faudrait préserver les élèves de 4ème année secondaire de l’immoralité de l’œuvre en le supprimant des programmes. “Aucun ministère de l’Education dans le monde n’oserait programmer un roman comme Tentative de vie à des élèves de quatorze ans. Tout simplement parce que ce roman (…) ne doit être lu que par des personnes majeures”, argumente Rachid Niny, éditorialiste à Al Massae. Or, cette infantilisation des élèves ne cadre pas avec le silence gardé sur certains enseignements de type religieux. “Sous couvert d’expliquer les règles de la purification, on impose à des enfants de huit ans des détails sexuels sans que personne n’y trouve à redire”, témoigne ce père de famille. Pire, les cours d’éducation islamique – par définition normatifs contrairement à la littérature – véhiculent des préceptes opposés aux textes positifs. “On apprend à des lycéens que le voleur aura sa main coupée, alors que la loi marocaine prévoit une autre sanction”, note Ahmed Aassid, militant laïc, qui constate que le débat sur les valeurs enseignées à l’école s’arrête à l’enseignement des religions. L’école moderne ne doit-elle pas plutôt transmettre des valeurs modernes, encourageant le jugement de goût ? En clair, ceux qui réclament un enseignement salafiste peuvent toujours choisir les écoles coraniques, mais pas les imposer à tous. L’art et la morale De son point de vue de critique littéraire, Saïd Afoulous ne comprend pas cet acharnement contre un livre programmé depuis des années. Pour ce traducteur de Zafzaf (L’Oeuf du coq, Le Fennec, 1996), “ce qui marque chez l’auteur, c’est son franc-parler. Il s’applique à nommer les choses comme elles sont”. Selon lui, Tentative de vie a une valeur autobiographique, palpable à l’empathie du narrateur pour son héros. Zafzaf a fait sienne la maxime “le réel est un livre ouvert”. Sa description n’enjolive pas le réel. Oui, un soldat américain bafoue la fierté nationale d’un personnage de roman, mais cela ne peut pas être lu comme une attaque contre la nation. “L’art ne reconnaît pas les absolutismes. Pour exister, il doit pouvoir casser les tabous, tout dire et être accepté”, revendique Aassid. Quoi qu’en disent les détracteurs, le procès fait aujourd’hui à Zafzaf ne peut être isolé de la question de la liberté de création. La lucidité inquiète qui traverse Tentative de vie, marque des esprits libres, ne peut être lue sous le prisme étroit des valeurs politiques et/ou morales. Zafzaf est un créateur, son discours est forcément le reflet d’une vision subjective et artistique de la réalité. Ce que résume avec justesse le critique Salim Jay, auteur d’un Dictionnaire des écrivains marocains (Eddif, 2005) : “Zafzaf est l’écrivain du désir convoité, circonscrit, guigné et satisfait. Un climat délétère et cependant mystérieusement volontaire règne dans les romans de Mohamed Zafzaf. Les protagonistes savent qu’il ne leur sera pas fait de cadeau”. Arrière-garde L’auteur et critique Mohamed Bouzfour se félicite du choix de Tentative de vie. “Le ministère de l’Education nationale a créé l’évènement en choisissant d’inscrire au programme un ouvrage signé par un auteur marginal”. L’écrivain, qui s’était illustré, en refusant le Prix du Maroc des écrivains en 2004 (pour protester contre la faible diffusion du livre, ndlr), défend ainsi le choix d’enseigner les écrits de son ami : “Le style de Zafzaf, avec sa profonde simplicité, peut susciter l’envie de créer chez les adolescents et les inciter à prendre leur plume pas seulement pour noter les cours et répondre aux sujets d’examen”. A l’heure où les distractions deviennent accessibles au plus grand nombre, il faut se réjouir que les cadres du ministère aient choisi un livre de fiction qui dit vrai. Pour Aassid, “l’objectif des islamistes est un deuil national et éternel”. La tension est là, dans la société. Les dogmes organisent la vie, l’art ouvre aux plaisirs. Au final, la religion ne peut imposer son dogme. Durant la vingtaine d’années de la prédication du prophète Mohammed, la poésie a reculé. Mais au final, elle a repris ses droits. Le seul moyen de soumettre l’art reste la théocratie. à quel coût ? Et pour quelle durée ? A nos islamistes d’y répondre. “C’est en se perdant dans des combats périphériques que les islamistes perdent la confiance des élites”, avertit cet universitaire. Des élites qui connaissent bien Don Quichotte, autre héros de la littérature mondiale. Bio. L’écrivain des marges
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Des voix s’élèvent pour demander le retrait des programmes scolaires de Tentative de vie, roman de Mohamed Zafzaf jugé immoral. Derrière cette cabale, se profile un réel clivage sur les questions de l’école, de la création libre et du modèle de société.
Une polémique, en cette rentrée, a relancé le débat de société jamais clos entre conservateurs et modernistes, entre islamistes et laïcs. Fin septembre, le quotidien Attajdid, organe officieux des islamistes du PJD, tire la première salve : “Rejet de la programmation d’un “roman” (ndlr :les guillemets sont d’origine) immoral aux élèves de 9ème année”. Le journal reproche aux autorités le choix de Tentative de vie de Mohamed Zafzaf (Centre culturel arabe, Rééd. 2008) comme ouvrage obligatoire pour les élèves de dernière année du collège. Ce débat renseigne sur les clivages qui traversent la société, la tension qui entoure l’expression artistique et, surtout, sur l’absence d’espace de débat intellectuel digne de ce nom. Le roman est donc jugé indigne d’être enseigné, contraire aux bonnes mœurs. En un mot, infamant. De quoi parle-t-on?
